
Crime sadique, Ackerstrasse, 1916
« Pour parvenir à un style qui reproduirait la dureté frappante et crue, l’inhumanité de mes objets, j’étudiais les manifestations brutes de l’instinct artistique. J’allais dans les urinoirs pour recopier les dessins folkloriques, qui m’apparaissaient comme l’expression la plus immédiate et la traduction la plus directe de sentiments forts. Les dessins d’enfants m’attiraient aussi, par la limpidité de leur signification. Ainsi arrivais-je peu à peu à ce style de dessin dur comme de l’acier, qui me permettait d’exprimer les observations dictées par ma haine absolue pour les êtres humains. »
George Grosz, Dévidage, 1924
……………
A propos de George Grosz, voici une présentation de Didier Pemerle, en 1980, dans l’ouvrage George Grosz, Ecce Homo, Herscher éditions, Paris
À quarante ans, le 12 janvier 1933, George Grosz s’embarque pour les États-Unis, où il vieillira dans une résignation angoissée. Il reviendra mourir à Berlin, sa ville natale, en juin 1959.
Enfant, à Stolp, en Poméranie, il rêve d’une Amérique où tout est possible, violent, neuf. Il dévore les images: Wilhelm Busch (Max und Moritz), imagerie militaire, caricatures de journaux, illustrations de romans policiers: de l’humour plus ou moins plat, des drames niais, du sadisme, du militarisme impérial. Rien d’anormal, donc, s’il publie son premier dessin dans le supplément satirique du Berliner Tageblatt : deux hommes laids et bedonnants qui regardent passer un couple bourgeois. Il pense pouvoir gagner beaucoup d’argent comme caricaturiste, il se cherche un style.
En attendant, il étudie les beaux-arts à Dresde, puis à Berlin. Il délaisse l’imagerie et la caricature pour ne plus s’attacher qu’aux objets, aux paysages, au monde tel qu’il apparaît. Seulement, à Berlin, ce qu’on appelle le monde du travail se montre beaucoup par la misère, le déchirement, la déchéance et le morcellement des corps consumés ou rejetés par la grande vague d’industrialisatiqn. Grosz lit Gustav Meyrink, Hanns Heinz Ewers, Barbey d’Aurevilly, Maurice Renard, bref, ceux qui savent puiser la satire dans la noirceur, le grotesque ou le fantastique.
A vingt ans, après qu’il a rencontré Jules Pascin à Paris, la difficulté des rapports hommes-femmes, les meurtres, les corps tronqués entrent en force dans ses dessins, de nouveau imaginés et dramatiques. Il déclare que les hommes sont des porcs, que la morale est un bobard tout juste bon pour les imbéciles, que la vie n’a de sens qu’à assouvir la faim de nourriture et de femmes, qu’on n’a point d’âme, mais qu’on a le nécessaire.
L’écœurement expressionniste n’a pas vaincu en lui toute nostalgie héroïque puisque, en 1914, dès la déclaration de guerre contre la France, il s’engage comme volontaire. Réformé temporairement six mois plus tard, sa haine ne va plus à l’humanité, mais à la société. Il vise bas, au plus pressé: «Allemand, cela veut dire grossier, bête, abject, gros, raide; cela veut dire: incapable de monter à une échelle passé quarante ans, être mal habillé; allemand veut dire: réactionnaire de la pire espèce, veut dire: être de ceux dont un pour cent seulement se lave en entier.» Il change son prénom en George pour s’américaniser. Il rencontre ceux qui seront ses compagnons de dadaïsme et de marxisme, on commence à parler de lui.
Le 4 janvier 1917, il est réincorporé et, le lendemain, interné en hôpital psychiatrique. Sa haine l’a terrassé, mais elle ne va plus à la société; elle est dirigée contre les pousse-à-la-guerre, ceux qui ont le pouvoir de guerre ou de paix, de vie et de mort, sur la société:
La haine, cependant, n’a pas unifié, ni «identifié» George Grosz: elle le partage selon deux voies simultanées, dont l’une est Dada, ramené de Zurich par Richard Huelsenbeck, et l’autre, le parti communiste auquel il adhère au lendemain de la guerre. Ainsi il côtoie John Heartfield (autre américanisé), son frère Wieland Herzfelde, Raoul Hausmann, etc., et commence le long travail de dessin qui le mènera à Ecce Homo, intégrant aussi bien le futurisme et le cubisme que le graffiti de pissottière et le dessin d’enfant. Il est désormais le caricaturiste, l’illustrateur qui épingle un rictus ou confronte violemment sur une même feuille des univers sociaux antagonistes. La haine guide sa main, très sûre, son style est celui du contempteur, et chaque trait est un reproche. En 1919, après l’écrasement des spartakistes par le social-démocrate Noske, il proclame que «les traits qui ne combattent pas pour la liberté ne sont que des fétus de paille». Il admire Daumier et veut être le Hogarth allemand.
Les quatorze albums qu’il publie entre 1917 et 1930 (Premier Album George Grosz, Petit Album George Grosz, Dieu est avec nous, le Visage de la classe dominante, A l’ombre, Pinceau et Ciseaux, les Voleurs, Ci-joint l’addition, Ecce Homo, le Miroir bourgeois, Contexte, les Dessinés, le Nouveau Visage de la classe dominante, l’Amour avant tout) montrent que son ambition reposait sur de solides réalisations.
En 1923, à trente ans, Georges Grosz publie un recueil de dessins, aboutissement graphique de son exécration : Ecce Homo, «voici l’homme», qui le fait condamner pour publication d’images licencieuses à 500 Marks d’amende. Scènes de rue, d’intérieur et de genre s’y succèdent, servant mieux la morale que l’efficacité politique: les hommes de pouvoir sont représentés dans leur crasse physique, quand ils ont le pantalon aux genoux.
Par la suite, il travaille sur deux plans, encore: des œuvres acceptables par les galeries, et celles acceptables par les cercles militants. Ses contradictions se creusent. La guerre d’Espagne le trouve toujours prêt à griffer le papier, mais il doit admettre, quant à l’Allemagne, que l’art le plus politisé ne peut rien contre la montée du nazisme. Il cède au vieux rêve et s’embarque pour les États-Unis. On y attendait un féroce caricaturiste, mais c’est un peintre témoin de son temps qui débarque. Qu’à cela ne tienne, il sera encore illustrateur et professeur de dessin.
Ecce Homo: voici aussi l’homme qui s’appelait George Grosz.